Stellæ, dans la vie des formes. / Notes à propos d’une série photographique.
« Où il serait question des simples, d’une simple couleur verte»

Depuis de nombreuses années, l'observation de la nature, pratique régulière, parfois quotidienne, s'est accompagné du désir de garder une trace des architectures remarquables qui animent le règne végétal. A une détermination botanique précise, exhaustive, à l'inventaire d'une flore méditerranéenne s'est substitué un corpus à la fois restreint et ouvert, dont chaque élément témoigne de la singularité d'une rencontre, en un lieu précis, à un moment donné. L’esprit de la série ne renvoie donc pas aux catégories traditionnelles, aux types biologiques de genre, d'espèce, mais tente de prolonger plutôt un mouvement de saisissement de la pensée, phénomène imprévisible en présence duquel, pour un instant, une plante semble révéler la beauté de sa forme. La perception intense d’une pure présence localisée à accueillir, sa résonnance rivée à une dimension bien plus vaste, intimement liées. (1)

Ce qui a pu être pensé, élaboré, décrit au sujet des rapports ou des proportions dans les mondes minéraux, animaux, végétaux, constitue une somme d'étude d’une richesse considérable. Spirale du nautile, segments d’Euclide, théorie des signatures de Paraceslse, suite mathématique de Fibonacci, homme de Vitruve de Leonard de Vinci… Liste infinie à l’image de la fascination qui découle de l'étude des formes. Bien qu’informé, nourri, nécessairement éclairé par certaines de ces approches, aucune ne m’a semblé personnellement adéquate pour relayer le point d’apparente simplicité où je souhaitais demeurer; sauf peut-être la poésie chinoise… qui n’explique rien, ne le tente d’ailleurs pas.

Evidemment, pour quiconque s’intéresse à la nature, l’importance des notions fondamentales de la discipline botanique demeure fondamentale. Mais au long de cette longue collecte de finalement peu de formes, j’ai surtout tenté de maintenir ou préserver un état de réceptivité maximal, brut, sans volonté systématique de détermination, d’interprétation. Il est néanmoins clair qu’au fil des promenades, le nom des plantes méconnues a fini par apparaître, naturellement.

La relation entre savoir et « saisie poétique » est parfois contradictoire, parfois irréconciliable, en tout cas complexe. L’aptitude à reconnaître, nommer, inférer par exemple la structure et la géologie d’un sol à partir de son couvert végétal est la source d’informations précieuses. Il y a néanmoins une limite à l’approche rationnelle, intellectuelle, de la nature. Analyser systématiquement, en faisant fonctionner le mécanisme du « vouloir reconnaître » (même inconsciemment), peut faire advenir un irrémédiable écart, une très grande distance. L’esprit se rassure, au prix de la coupure. Conséquences probables de ces tentatives de compréhension conceptuelles, l’écart nous détache imperceptiblement et du moment présent, et de ce qui existe là, en un lieu donné. Dans cette situation, la perception du présent n’est finalement étayée que de savoir théorique, de mémoire, l’espace réel n’est plus perçu.

Une autre histoire, parallèle, des sciences naturalistes serait à imaginer. Elle ne compilerait pas la rareté du fruit des expéditions mais l’esprit de l’approche. Un poète chinois redécouvre, il y a mille ans, (pour la quatre vingt dix neuvième fois) l’augurale éclosion des fleurs du pêcher. Dans un autre espace-temps, massacrant aveuglément hommes et arbres au tréfonds de la jungle, une mission trans-amazonienne recherche une autre plante, rare, pour voler son code génétique, qu’elle possèdera désormais, lui assurera suprématie pharmaceutique, puissance commerciale.

Il ne s ‘agit évidemment pas de mettre en question la valeur scientifique de l’approche botanique, d’ailleurs extrêmement diverse, touchant une multitude de domaines ; mais plutôt de la mettre en perspective avec ce qui n’est pas mesurable, quantifiable, qui pourrait s’apparenter à la vie. Johann Wolfgang Von Goethe*, dans « conversations avec Eckermann » raconte comment les amateurs de papillons, toujours en quête de nouveaux spécimens pour augmenter leur trésor, ne perçoivent pas qu’au moment même d’épingler ces trésors l’essentiel s’en échappe à jamais. (2)

L’intérêt que j’ai pu éprouver à l’étude de ces plantes communes s’est développé sur un chemin opposé de celui du collectionneur. Je ne projette rien de particulier dans ces formes, je préfère ne pas y voir à priori de signification. (3)

Aux formes parfois complexes des premières plantes, correspondant à des architectures évidentes, des formes de plus en plus simples se sont peu à peu imposées. Non parce qu’elles étaient plus lisibles plastiquement, mais parce que leur simplicité même se présentait d’avantage comme l’équivalent d’une épure heureuse que d’un manque de sophistication ou de construction. Les formes retenues sont devenues ainsi élémentaires, et le phénomène de la couleur suivra un chemin similaire. Hormis quelques exceptions, la teinte dominante est devenue verte, presque une non couleur, une tonalité qui ne se perçoit plus tant est évidente l’association du végétal et du mot « vert ».

David Huguenin
Mèze 14.5.2012

* (1)Un phénomène fascinant à décrypter est apparu, deux voies distinctes s’ouvraient simultanément ; d’une part, la progression d’un certain savoir, la reconnaissance progressive d’espèces ; de l’autre le fait, en observant, de constater que le nombre des espèces qu’on méconnais ou ignore tout simplement augmente mystérieusement à mesure que le regard se forme (G. Flaubert « plus les télescopes seront perfectionnés, plus il y aura d’étoiles »). L’œuvre du temps, les signes, indices… l’émotion renouvelée à la vue d’un fragment de feuille ou d’herbe, sentir que cela recommencera à s’étoiler, à croitre. Ne pas savoir pour tout fragment de toute feuille bien sûr, tâcher de se souvenir de l’endroit, tâcher d’y revenir pour voir qui vit là cette année. L’été passe, une multitude de signes n’a pu être suivie, enregistrée… Le chlorophyllien gorgé de suc s’est métamorphosé, est devenu squelettique, va au cours de l’automne passer par toutes les nuances du sec désormais sans sève… Nuances immensément variées, écho de celles des verts initiaux. Initial printemps, arbitraire idée dans le cycle, la graine étant autant fin d’un processus que commencement.

* (2) « le pauvre animal palpite dans le filet et perd en se débattant ses plus belles couleurs et même si on réussit à l’attraper intact le voilà quand même pour finir épinglé rigide et sans vie ; le cadavre n’est pas la totalité de l’animal quelque chose d’autre en fait partie,… partie principale des plus principales : la vie (…) »
Goethe, conversations avec Eckermann, Gallimard, 1937.

* (3) "Si les fleurs sont belles à la mesure de leur conformité à "ce qui doit être", c'est affaire de regard, c'est à dire de temps : surtout, il ne faut pas voir autrement qu' "à première vue". La rupture avec une certaine lenteur, avec un certain temps passé auprès de la chose vue, est la secrète condition du mouvement vers le haut : le superficiel est la face cachée de l'idéal
Georges Bataille, à l’extrémité fuyante de la poésie, Sylvain Santi, Amsterdam/New York, Rodopi collection "Faux titre", 2007.
Ce qui frappe les yeux humains ne détermine pas seulement la connaissance des relations entre les divers objets, mais aussi bien tel état d'esprit décisif et inexplicable. C'est ainsi que la vue d'une fleur dénonce, il est vrai, la présence de cette partie définie d'une plante; mais il est impossible de s'arrêter à ce résultat superficiel : en effet, la vue de cette fleur provoque dans l'esprit des réactions beaucoup plus conséquentes du fait qu'elle exprime une obscure décision de la nature végétale. Ce que révèlent la configuration et la couleur de la corolle, ce que trahissent les salissures du pollen ou la fraicheur du pistil, ne peut sans doute pas être exprimé à l'aide du langage; toutefois, il est inutile de négliger, comme on le fait généralement cette inexprimable présence réelle, et de rejeter comme une activité puérile certaines tentatives d’interprétation symboliques.
Georges Bataille, O.C.I p173.